Histoire de l’interprétation

Sans vouloir enlever à qui de droit l’épithète du « plus vieux métier du monde », il est certain que les origines de l’interprétation remontent aux débuts de l’Humanité. Depuis la diversification des langues et, plus concrètement, à partir du moment où les peuples de langues différentes ont commencé à avoir des contacts entre eux, la nécessité d’avoir des intermédiaires qui facilitent la communication a surgi – et c’est ainsi que seraient apparus les premiers interprètes.

La référence la plus ancienne concernant un interprète existe sous la forme d’un hiéroglyphe égyptien du troisième millénaire avant JC, trouvé sur l’inscription d’une tombe appartenant à un prince d’Éléphantine, et qui mentionne le superviseur des interprètes. D’autres sources nous révèlent que l’interprétation faisait partie intégrante de l’administration publique dans l’Égypte antique et en Syrie, les interprètes  constituant l’une des corporations alors existantes.

Il existe également des registres d’interprètes de la Grèce antique et de l’Empire romain, où Cicéron avait déterminé ce qui restera la règle d’or de la profession : « Seul le sot traduit littéralement ». L’apôtre Paul, dans sa Lettre aux Corinthiens écrit : « Si quelqu’un parle dans une langue inconnue, qu'il y en ait deux, ou trois au plus, et chacun à son tour, et qu'il y en ait un pour interpréter. » (I Corinthiens 14:27).

Toutefois, dans l’Ancien Monde, les interprètes étaient très souvent méprisés bien que leur travail fût indispensable. On se méfiait d’eux parce qu’ils étaient en général des esclaves, des prisonniers de guerre ou des habitants de zones frontalières (autrement dit, d’une loyauté douteuse), parce qu’ils parlaient la langue de l’ennemi sans qu’on sache ce qu’ils disaient et enfin, parce que maîtriser des langues incompréhensibles leur conférait une aura étrange, de sorcier… Il n’est donc pas étonnant que l’empereur Caracalla, confronté à une invasion imminente, ait envisagé de faire tuer tous les interprètes...

Au Moyen Âge, le statut d’interprète a commencé à jouir de plus de prestige. Il existe des documents qui témoignent de leur activité au cours de conciles et de synodes,  de pèlerinages vers des terres lointaines, des Croisades, de rencontres diplomatiques, etc.
Au XIVème siècle, on attribue pour la première fois au terme « interprétation », dérivé du latin, le sens actuel. Mais c’est seulement au XXème siècle que l’usage de ce terme devient courant. Entre-temps, au XIIIème siècle , le terme « drogman » indiquait un interprète qui travaillait en Extrême-Orient. Grâce aux Découvertes portugaises et à l’épanouissement des relations commerciales entre l’Occident et l’Orient, cette activité a connu une forte croissance. L’un des interprètes les plus connus de l’époque était le jésuite portugais, João Rodrigues, qui sera l’interprète à la cour impériale japonaise lors des réceptions aux délégations de missionnaires et de commerçants occidentaux.

On sait que Colombo avait amené avec lui des interprètes lors de son expédition vers le Nouveau Monde, bien que de langues erronées : hébreu, chaldéen et arabe… Les Espagnols ont fini par capturer quelques Indiens et leur ont enseigné le castillan avant de les utiliser lors de voyages postérieurs. Un des cas les plus connus et bien documentés est celui de Doña Marina, une célèbre interprète de Cortez pendant sa conquête du Mexique. Par ailleurs, des Espagnols, qui avaient été faits prisonniers par les Indiens et qui avaient appris leur langue et leurs coutumes, ont travaillé comme interprètes avant d’être libérés pour d’autres expéditions. Au Canada, la situation était plus ou moins identique, mais avec une nouveauté : la création du concept « interprète résident ». Des Français allaient vivre chez les tribus locales pour y apprendre la langue et les coutumes (on s’attendait à plus de fidélité de la part d’un Français qui parlait la langue des Indiens que le contraire). Ces « interprètes résidents » ont effectivement joué un rôle fondamental dans le commerce entre les Français et les indigènes.

L’interprétation de conférence la plus proche de celle que nous connaissons de nos jours a commencé à l’occasion de la Première Guerre mondiale. Auparavant, les négociations internationales avaient presque toujours lieu en français, la langue commune des diplomates de l’époque. Avec l’entrée des États-Unis dans la Grande Guerre, l’interprétation entre l’anglais et le français est devenue nécessaire, étant donné que certains représentants américains, et anglais également, ne parlaient pas suffisamment bien français pour les négociations. On considère que Paul Mantoux a été le premier interprète moderne. Né et élevé en France, professeur à l’University College, à Londres, il a été l’interprète principal des négociations du Traité de Versailles en 1918.

Presque trente ans plus tard, à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, le Procès de Nuremberg obligea à utiliser simultanément quatre langues : l’anglais, le français, le russe et l’allemand. L’interprétation consécutive était impensable dans ces circonstances car elle allait prolonger terriblement la durée des sessions du tribunal. C’est pourquoi IBM mit à la disposition du tribunal un équipement d’interprétation simultanée que la société avait développé quelques années auparavant mais jamais utilisé. Le colonel Léon Dostert, interprète du Général Eisenhower, convoqua des jeunes interprètes ayant de l’expérience en interprétation consécutive, ainsi que d’autres personnes sans aucune expérience en interprétation mas avec d’excellentes compétences linguistiques. Après quelques mois d’expérimentations et d’entraînements intensifs, naquit l’embryon de ce qui sera plus tard l’interprétation simultanée, telle que nous la connaissons de nos jours.

Dès lors, l’interprétation simultanée s’est imposée, et pas seulement au sein des grandes institutions internationales, comme l’ONU et l’Union européenne (actuellement avec 23 langues officielles !), mais également dans le monde des affaires et de la culture où l’on a fréquemment recours à ce genre d’appui linguistique. Parallèlement, la technique d’interprétation consécutive est toujours une aide précieuse pour les nombreuses occasions où le recours à l’équipement d’interprétation simultanée est impossible.

Sources:
AIIC
Michael Cooper S.J.
Catarina de Moura
Reynaldo Pagura
E. Weiser